Le Piège de Thucydide : une leçon d’histoire toujours actuelle

« Lorsqu’une puissance émergente menace de supplanter une puissance dominante, le conflit devient structurellement probable ». Cette idée, développée par l’historien grec Thucydide et formalisée 2500 ans plus tard par le politologue Graham Allison, sous le nom « Piège de Thucydide », est souvent convoquée pour expliquer les tensions géopolitiques actuelles. Aujourd’hui, elle est à nouveau mobilisée pour nous parler des relations entre les États-Unis, la Chine et le reste du monde.

Connaissez-vous Thucydide ? Si ce n’est pas le cas, voici ce qu’il faut en retenir. Homme politique, stratège et historien athénien né vers 460 av. J.-C., Thucydide est surtout connu pour son ouvrage, l’Histoire de la guerre du Péloponnèse qui opposa Athènes à Sparte entre 431 et 404 av. J-C. Il y traite du conflit avec une rigueur fondée sur les faits et les témoignages, une approche qui a élevé l’histoire au rang de discipline rationnelle.

Sa petite phrase qui résume à elle seule l’origine du conflit est également à retenir : « Ce fut la montée en puissance d’Athènes, et la crainte qu’elle inspirait à Sparte, qui rendit la guerre inévitable ». Appliquée à la situation actuelle, elle résonne comme une prophétie. Surtout si on remplace dans cette équation Athènes par la Chine et Sparte par les États-Unis. Au point où l’on se demande aujourd’hui non pas si les tensions entre ces pays vont s’intensifier, mais plutôt quand aura lieu la déflagration.

L’objectif de Trump : contenir Pékin avant qu’il ne soit trop tard

Depuis 2016, Trump a rompu avec le consensus qui croyait que l’intégration économique de la Chine l’adoucirait. Son diagnostic est en effet inverse : chaque année perdue profite à Pékin. Il a en conséquence développé une stratégie pour contenir la montée en puissance de l’Empire du Milieu, laquelle repose sur trois piliers principaux : les tarifs douaniers, le rapatriement de l’appareil industriel et l’étranglement énergétique.

En effet, les tarifs douaniers forcent le découplage industriel. Le rapatriement des industries stratégiques (semi-conducteurs, pharmacie, terres rares) reconstruit une base productive américaine. Quant à l’étranglement énergétique en faisant notamment main basse sur le Venezuela et ses réserves considérables, il vise à fragiliser une Chine encore très dépendante des importations en hydrocarbures.

Taïwan, enfin, se présente comme un détonateur potentiel : l’île abrite en effet l’entreprise TSMC, le géant incontesté de la production des semi-conducteurs. Sa réintégration dans le giron de la mère patrie est un objectif pour Pékin, ce qui représente une menace existentielle pour de nombreux acteurs, à commencer par le Japon, les Philippines et leurs voisins. Et que dire de leur allié américain ?

Un jeu de plateau

La situation actuelle n’est pas sans rappeler les jeux de stratégie de notre enfance. Ce qui frappe le plus dans le cas présent, c’est la vitesse à laquelle le plateau se reconfigure. AUKUS, renforcement du Quad, rapprochement avec les Philippines et l’Inde : Washington consolide méthodiquement l’encerclement de la Chine continentale.

Pékin riposte de son côté en accélérant la militarisation de la mer de Chine méridionale, en renforçant son partenariat avec Moscou et en développant sa force de frappe nucléaire.

Vous l’aurez compris, le piège de Thucydide se nourrit précisément de cette dynamique. Chaque mesure défensive de l’un est perçue comme une provocation par l’autre. Le cycle de méfiance s’autoalimente et le cercle vicieux déploie ses effets.

Iran : surveiller ce que Pékin ne fait pas

Dans tout grand jeu géopolitique, les silences sont aussi éloquents que les actions. Depuis l’escalade entre Washington et Téhéran, la Chine adopte un retrait calculé : elle achète discrètement du pétrole iranien sous sanctions, mais refuse de mettre son poids politique dans la balance.

Cette passivité n’est pas de l’indifférence, c’est de la stratégie. Pékin n’est tout simplement pas encore prêt. Une chose est sûre, le dossier iranien peut être vu comme le baromètre de la maturité stratégique chinoise. Tant que Pékin reste en retrait, le message est clair : le rapport de forces n’est pas jugé favorable.

Mais le jour où le baromètre indiquera le contraire impliquant un soutien diplomatique explicite à Téhéran et une assistance matérielle visible, l’onde de choc sera sans précédent. Les marchés qui n’ont pas intégré ce scénario réagiront sûrement avec une violence que peu d’acteurs anticipent. Les chancelleries réviseraient leurs hypothèses en urgence. Les états-majors, de Washington à Tokyo, recalibreraient l’ensemble de leur évaluation de la menace.

Par conséquent, surveiller l’Iran, c’est surveiller la Chine, non pas à travers ce qu’elle dit, mais à travers ce qu’elle choisit de ne pas faire.

Poker contre go

Les Américains jouent au poker : bluff, escalade soudaine, victoire visible et immédiate. Le cycle électoral impose structurellement cette temporalité courte.

De leur côté, les Chinois jouent au go : patience, encerclement progressif, contrôle du territoire, temps long. Xi Jinping pense à 2049, centième anniversaire de la République populaire. Dans ce cadre, chaque concession tactique est acceptable si et seulement si elle préserve la trajectoire prévue sur le long terme.

Cette asymétrie temporelle est la variable la plus sous-estimée du conflit. Dans cette perspective, les États-Unis pourront-ils maintenir une pression cohérente sur cinq ou six administrations successives ? L’histoire récente invite au scepticisme.

Qui va l’emporter ?

Personne ne le sait. Ce que les marchés commencent à intégrer, en revanche, c’est le coût de la bifurcation. Un monde découplé avec deux sphères économiques distinctes est structurellement plus inflationniste et volatil.

Pour les investisseurs, le piège de Thucydide n’est pas qu’une leçon d’histoire : c’est une variable de risque systémique à intégrer dans toute allocation à long terme. Dans cette perspective, la véritable question n’est peut-être pas de savoir qui l’emportera, mais plutôt ce qu’il nous en coûtera.

Tony Pangallo, CFA, CAIA

Partner & Senior Financial Advisor