Jeux de pouvoir:
politique, finance & lobbies

Dans les zones « un peu » grises où se croisent les intérêts de la politique et de la finance, se cache toujours un troisième acteur : les lobbies. Représentant un large éventail d’industries et de secteurs, ces groupes de pression sont aussi discrets qu’influents et pèsent de manière considérable sur les décisions politiques qui impactent directement la croissance et les marchés financiers.

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 Une pratique vieille comme le monde

Les jeux de pouvoir existent depuis la nuit des temps. L’histoire fourmille d’exemples à ce sujet. Au 19e siècle, l’adoption des lois sur les chemins de fer du Pacifique prévoyait d’importantes subventions gouvernementales et des concessions foncières, incluant des territoires autochtones. Des avantages obtenus par l’industrie ferroviaire grâce à un lobbying actif. L’objectif : encourager le gouvernement américain à soutenir massive­ment la construction d’infrastructures de transport ferroviaire dans le pays. Encore plus éloquent : les efforts de l’industrie du tabac qui, malgré des preuves scientifiques établissant un lien clair entre consommation de tabac et problèmes de santé, a longtemps fait pression pour entretenir une régle­mentation laxiste les concernant et maintenir une certaine rentabilité.

La finance, un lobbyiste comme les autres

Si le travail des groupes de pression peut avoir des répercussions sur la finance, la finance elle aussi sait influencer le jeu quand elle le veut. Au regard de ces dernières décennies, nous avons vu quel impact elle pouvait avoir sur certaines décisions politiques de taille comme l’adoption de la Loi Gramm-Leach-Bliley (1999), dite également Loi sur la modernisation des services financiers. Cette loi a en effet permis aux institutions finan­cières d’offrir une gamme plus large de services à ses clients en éliminant les garde-fous mis en place par la Loi Glass-Steagall pour séparer les activités bancaires commerciales des activités d’investissement.

Les efforts conjugués des conglomérats financiers ont joué dans ce cadre un rôle clé dans la refonte de la législation, laquelle a complètement remodelé le paysage de l’industrie financière. Avec les consé­quences que l’on connaît. Cet assouplissement a en effet conduit à des pratiques de prêt risquées, à la création d’instruments financiers complexes au comportement mal maîtrisé ainsi qu’à l’augmenta­tion de leviers pour les banques. Des évolutions qui ont failli provoquer l’effondrement du système.

La crise financière de 2008 et la crise économique qui s’ensuivit auront eu en tout cas des consé­quences dramatiques pour les petits épargnants comme pour les grandes institutions. La chute de Lehmann Brothers l’illustre parfaitement. Actuelle­ment, les groupes financiers continuent d’exercer leur influence sur le secteur. Le débat en cours sur la réglementation des cryptomonnaies en est un exemple. Les représentants des entreprises de la blockchain et des monnaies numériques ainsi que les acteurs de la surveillance des marchés finan­ciers jouent en effet des coudes pour influencer le législateur.

 

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Les groupes d’influence à l’épreuve du commerce mondial

Les groupes de pression exercent non seulement leur influence au niveau national, mais également dans le cadre des échanges internationaux. Les frictions récentes autour des relations commer­ciales entre les États-Unis, l’Europe et la Chine en témoignent. Souvenez-vous ! En 2018, les États-Unis de Donald Trump lançaient une guerre commer­ciale tous azimuts contre la Chine en imposant aux exportations de ce pays des tarifs douaniers extraordinaires. Les arguments évoqués se réfé­raient à la protection de la propriété intellectuelle, aux pratiques commerciales jugées déloyales ainsi qu’au déficit commercial observé entre les deux pays. Au-delà de la politique de l’administration

Trump, cette décision s’est également nourrie des intérêts de divers groupes industriels américains, en particulier ceux du secteur manufacturier qui se sentaient directement menacés par la concurrence chinoise.

Ce différend commercial sino-américain a évidem­ment eu des répercussions en Europe. Les entreprises européennes, bien qu’elles ne soient pas directement impliquées dans cette politique, l’ont toutefois subie de plein fouet à cause de l’inter­dépendance de leurs chaînes d’approvisionnement avec la Chine et les États-Unis. Pour se défendre, celles-ci ont donc à leur tour entrepris des efforts de lobbying. Notamment, les puissants constructeurs automobiles et le secteur financier. Leur ambition était simple : exhorter leur gouvernement respectif ainsi que l’Union européenne à trouver une solu­tion diplomatique plus conciliante pour atténuer les conséquences générées par cette guerre acharnée.

Dans cette bataille qui se joue à un niveau mondial, les lobbies des deux côtés de l’Atlantique ont tenté d’influencer la dynamique des relations commer­ciales entre les États-Unis, l’Europe et la Chine. Leurs efforts, qu’ils aient soutenu des mesures protectionnistes ou plaidé en faveur de marchés plus ouverts, ont montré à quel point les réseaux d’interactions économiques et de négociations entre ces grandes puissances étaient complexes. Cela a également mis en évidence le rôle central que peut jouer le lobbying dans la formulation des politiques commerciales et des relations internationales.

Des conséquences sur les marchés et la santé des entreprises

Même s’ils n’aboutissent pas toujours, les efforts de lobbying ont des répercussions tangibles sur le cours des actions, le taux de change et les décisions d’investissement. Les changements réglementaires peuvent aussi déclencher une volatilité importante, incitant les investisseurs à ajuster rapidement leurs stratégies et leurs portefeuilles. À noter que la santé financière des entreprises peut aussi être affectée par la modification des politiques fiscales, la mise en oeuvre d’accords ommerciaux ou encore l’octroi de certaines subventions.

C’est ainsi que les efforts de lobbying façonnent les politiques, les réglementations et l’environnement financier, souvent avec des conséquences significa­tives pour les marchés. À une époque où les lobbies forment une force de frappe redoutable, les inves­tisseurs doivent reconnaître que leurs portefeuilles ne sont pas uniquement soumis aux fluctuations des marchés, mais aussi à des influences diverses et à leur traduction politique et législative.

Voilà pourquoi il est capital pour les gérants, comme pour les investisseurs, de se questionner sur les activités de lobbying et leur impact potentiel sur les différents secteurs d’investissement. Savoir prendre la mesure des fondamentaux économiques, mais aussi des tendances pouvant influencer un titre, un cours ou des résultats est capital pour tirer son épingle du jeu.

Bien que l’on sache que les lobbyistes opèrent le plus souvent en coulisse – pour éviter la contro­verse, établir des relations de confiance ou encore augmenter leurs chances de succès – un esprit critique et une bonne compréhension des enjeux vous apporteront un angle complémentaire d’ana­lyse. Le spin-off de Sandoz par Novartis illustre à merveille la situation : quand bien même les fonda­mentaux encourageraient à l’investissement, le succès de l’entreprise dépendra des prescriptions médicales avec comme enjeu les revenus du corps médical rémunérés en partie par les grands groupes pharmaceutiques. Diminution des coûts de la santé contre variabilité des revenus des professionnels de la santé, le sujet mérite réflexion !

 

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